Madagascar : de quoi parlent les jeunes ?

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L'autre jour, j'étais assise dans un bus à Tana 1 et je n'ai pas pu m'empêcher d'écouter la conversation d'un groupe de jeunes qui se tenaient à côté de moi – un garçon (appelons-le G) et deux filles (F1 et F2) d'environ 20 ans.
— G : La prof de Socio-po 2 nous a demandé d'écrire un truc sur la formation du gouvernement Beriziky 3 ! Franchement, ça me tue ! Je ne sais même pas quoi écrire !
— F1 : C'est clair, ça craint !
— F2 : Vous n'avez pas suivi les actualités ou quoi ? Ça fait deux semaines que tout le monde en parle !
— G : Ben, faut croire que non ! Moi, ça ne m'intéresse pas ! Qu'est-ce que ça a à voir avec nous ces histoires de politiciens ?
— F1 : Moi non plus, ça ne me dit rien ! Je préfère écouter les dédicaces et regarder des clips. C'est plus cool !
Ce n'est qu'un fragment de leur discussion parce qu'en presque 45 min de trajet, à la faveur des embouteillages, ils ont abordé un tas de sujets mais aucun qui me semblait vraiment en prise avec la réalité.
Du coup, en sortant du bus, je me suis demandée « quels sont les sujets qui intéressent les jeunes Malgaches ? ».
Par « jeunes » j'entends les personnes âgées de 18 à 25 ans. Autrement dit, celles qui entament la période transitoire entre l'adolescence et l'âge adulte, entre les études et la vie professionnelle. Les « djeuns » comme certains disent.
Parmi les sujets qui retiennent leur attention, il y a la vie sociale et ses impératifs : les potes, le sport, les fringues, la tchatche, plus seulement dans la rue mais ausi sur les réseaux sociaux, les fêtes, les sorties, les amours – souvent tumultueuses –, etc. Mais encore ?
Viennent ensuite les études. Même si, contrairement aux lycéens, les étudiants du Supérieur ont choisies leurs domaines d'études, cela ne veut pas dire que les cours les passionnent davantage. Il faut dire qu'à Madagascar, quand on fait partie de la classe sociale qui a la possibilité d'étudier, le choix ne se pose pas : on va à l'université, parfois sans trop savoir pourquoi. Je connais des jeunes qui ont fait Droit pour rester avec leurs amis, d'autres qui ont changé de filière uniquement « par amour », ou je pourrais encore vous parler de tous ces jeunes qui ont laissé leurs parents choisir pour eux… Des milliers de personnes sortent chaque année des universités avec les mêmes diplômes et des perspectives de plus en plus réduites. Certains en arrivent même à purement et simplement « acheter » leur diplôme... et n'ont en réalité aucune qualification. Alors, les études, forcément, ce n'est pas le sujet de discussion favori des djeuns…
On parle beaucoup de la famille et de toutes les obligations qu'elle implique. Dans un univers culturel en constante mutation, les valeurs traditionnelles (respect, travail, mérite, etc.) se dissolvent peu à peu, cédant la place à des valeurs qui se apparaissent et disparaissent de façon anarchique. Ce manque de cohérence fait parfois froid dans le dos…
Et puis, il y a tout le reste : la politique, l'économie, le social, le chômage, le développement, l'environnement, etc. toutes ces choses qui sont trop sérieuses et trop exigeantes pour pouvoir en discuter sans risquer de se tromper ou de passer pour un rabat-joie. Tous ces mots qui ne donnent pas envie de grandir et qui, pourtant, conditionnent notre avenir.
La plupart des jeunes Malgaches que je connais accordent trop peu d'importance à ces questions essentielles. Ils font souvent preuve d'égoïsme et parviennent difficilement à avoir une vision des choses sur le long terme. Ils vivotent au jour le jour sans forcément se demander de quoi demain sera fait.
La société exige de moins en moins que les jeunes soient mûrs et réfléchis, cette dégradation des attentes au niveau intellectuel n'arrange pas la situation. Un système éducatif suranné, une infantilisation des jeunes qui doivent inconditionnellement s'effacer devant leurs aînés 4, un environnement économique fragile et instable qui favorise l'informel… Autant de choses qui doivent changer.
Je crois que personne ne peut sortir les jeunes de leur torpeur, si ce n'est eux-mêmes. Certes, il y a des jeunes qui s'engagent mais ce n'est pas la majorité et ils sont souvent tenus à l'écart par ceux qui préfèrent ne pas se poser trop de questions. Pourtant ce sont ces jeunes qui construiront notre avenir à tous car ils ont compris que pour pouvoir devenir les leaders de demain il faut se mobiliser lorsqu'on on est jeune et plein d'énergie.
Les nouvelles générations doivent prendre leur avenir en main en commençant dès aujourd'hui, en exploitant au maximum le temps présent, en pensant communauté et non individu.
Proposer, bâtir ensemble, participer, agir : autant de verbes qui ne demandent qu'à être conjugués…
Si vous partagez mon sentiment, vous savez déjà ce qu'il faut faire : ne restons pas spectateurs, devenons acteurs du développement !
La prochaine fois que vous prendrez le bus, pensez-y !
À propos de Ke
Diplômée en Droit public et Science politique, Ke travaille comme Conseiller juridique dans un établissement public à Madagascar et s'investit dans de nombreuses actions de bénévolat. Elle est notamment présidente de l'association Nova Stella et membre fondateur de Liberty 32.
1. Tana : diminutif d'Antananarivo, capitale de Madagascar
2. Socio-po : pour sociologie politique
3. Omer Beriziky est le premier ministre récemment désigné par le Président autoproclamé de la Transition malgache. Sa nomination et la formation de son gouvernement ont fait couler beaucoup d'encre.
4. Le concept de "Ray aman-dreny" (les aînés, les parents, en général toute personne qui est plus âgée que soi) est encore prédominant à Madagascar. Il suppose que l'ainé a toujours raison.
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tomorrow magazine (internaute)
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