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Madagascar : de quoi parlent les jeunes ?

Par Ke Rafitoson,29 ans,Madagascar | 06/12/2011 | Thèmes:Développement | 40 personne(s) aime(nt) cette page
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La société exige de moins en moins que les jeunes soient mûrs et réfléchis, cette dégradation des attentes au niveau intellectuel n'arrange pas la situation.

L'autre jour, j'étais assise dans un bus à Tana 1 et je n'ai pas pu m'empêcher d'écouter la conversation d'un groupe de jeunes qui se tenaient à côté de moi – un garçon (appelons-le G) et deux filles (F1 et F2) d'environ 20 ans.

— G : La prof de Socio-po 2 nous a demandé d'écrire un truc sur la formation du gouvernement Beriziky 3 ! Franchement, ça me tue ! Je ne sais même pas quoi écrire !
— F1 : C'est clair,  ça craint !
— F2 : Vous n'avez pas suivi les actualités ou quoi ? Ça fait deux semaines que tout le monde en parle !
— G : Ben, faut croire que non ! Moi, ça ne m'intéresse pas ! Qu'est-ce que ça a à voir avec nous ces histoires de politiciens ?
— F1 : Moi non plus, ça ne me dit rien ! Je préfère écouter les dédicaces et regarder des clips. C'est plus cool !

Ce n'est qu'un fragment de leur discussion parce qu'en presque 45 min de trajet, à la faveur des embouteillages, ils ont abordé un tas de sujets mais aucun qui me semblait vraiment en prise avec la réalité.

Du coup, en sortant du bus, je me suis demandée « quels sont les sujets qui intéressent les jeunes Malgaches ? ».

Par « jeunes » j'entends les personnes âgées de 18 à 25 ans. Autrement dit, celles qui entament la période transitoire entre l'adolescence et l'âge adulte, entre les études et la vie professionnelle. Les « djeuns » comme certains disent.

Parmi les sujets qui retiennent leur attention, il y a la vie sociale et ses impératifs : les potes, le sport, les fringues, la tchatche, plus seulement dans la rue mais ausi sur les réseaux sociaux, les fêtes, les sorties, les amours – souvent tumultueuses –, etc. Mais encore ?

Viennent ensuite les études. Même si, contrairement aux lycéens, les étudiants du Supérieur ont choisies leurs domaines d'études, cela ne veut pas dire que les cours les passionnent davantage. Il faut dire qu'à Madagascar, quand on fait partie de la classe sociale qui a la possibilité d'étudier, le choix ne se pose pas : on va à l'université, parfois sans trop savoir pourquoi. Je connais des jeunes qui ont fait Droit pour rester avec leurs amis, d'autres qui ont changé de filière uniquement « par amour », ou je pourrais encore vous parler de tous ces jeunes qui ont laissé leurs parents choisir pour eux… Des milliers de personnes sortent chaque année des universités avec les mêmes diplômes et des perspectives de plus en plus réduites. Certains en arrivent même à purement et simplement « acheter » leur diplôme... et n'ont en réalité aucune qualification. Alors, les études, forcément, ce n'est pas le sujet de discussion favori des djeuns

On parle beaucoup de la famille et de toutes les obligations qu'elle implique. Dans un univers culturel en constante mutation, les valeurs traditionnelles (respect, travail, mérite, etc.) se dissolvent peu à peu, cédant la place à des valeurs qui se apparaissent et disparaissent de façon anarchique. Ce manque de cohérence fait parfois froid dans le dos…

Et puis, il y a tout le reste : la politique, l'économie, le social, le chômage, le développement, l'environnement, etc. toutes ces choses qui sont trop sérieuses et trop exigeantes pour pouvoir en discuter sans risquer de se tromper ou de passer pour un rabat-joie. Tous ces mots qui ne donnent pas envie de grandir et qui, pourtant, conditionnent notre avenir.

La plupart des jeunes Malgaches que je connais accordent trop peu d'importance à ces questions essentielles. Ils font souvent preuve d'égoïsme et parviennent difficilement à avoir une vision des choses sur le long terme. Ils vivotent au jour le jour sans forcément se demander de quoi demain sera fait.

La société exige de moins en moins que les jeunes soient mûrs et réfléchis, cette dégradation des attentes au niveau intellectuel n'arrange pas la situation. Un système éducatif suranné, une infantilisation des jeunes qui doivent inconditionnellement s'effacer devant leurs aînés 4, un environnement économique fragile et instable qui favorise l'informel… Autant de choses qui doivent changer.

Je crois que personne ne peut sortir les jeunes de leur torpeur, si ce n'est eux-mêmes. Certes, il y a des jeunes qui s'engagent mais ce n'est pas la majorité et ils sont souvent tenus à l'écart par ceux qui préfèrent ne pas se poser trop de questions. Pourtant ce sont ces jeunes qui construiront notre avenir à tous car ils ont compris que pour pouvoir devenir les leaders de demain il faut se mobiliser lorsqu'on on est jeune et plein d'énergie.

Les nouvelles générations doivent prendre leur avenir en main en commençant dès aujourd'hui, en exploitant au maximum le temps présent, en pensant communauté et non individu.

Proposer, bâtir ensemble, participer, agir : autant de verbes qui ne demandent qu'à être conjugués…

Si vous partagez mon sentiment, vous savez déjà ce qu'il faut faire : ne restons pas spectateurs, devenons acteurs du développement !

La prochaine fois que vous prendrez le bus, pensez-y !

 

À propos de Ke
Diplômée en Droit public et Science politique, Ke travaille comme Conseiller juridique dans un établissement public à Madagascar et s'investit dans de nombreuses actions de bénévolat. Elle est notamment présidente de l'association Nova Stella et membre fondateur de Liberty 32. 

 


1. Tana : diminutif d'Antananarivo, capitale de Madagascar
2. Socio-po : pour sociologie politique
3. Omer Beriziky est le premier ministre récemment désigné par le Président autoproclamé de la Transition malgache. Sa nomination et la formation de son gouvernement ont fait couler beaucoup d'encre.
4. Le concept de "Ray aman-dreny" (les aînés, les parents, en général toute personne qui est plus âgée que soi) est encore prédominant à Madagascar. Il suppose que l'ainé a toujours raison.

 

Vos réactions

Voir plus de commentaires 9

tomorrow magazine (internaute)

Chers amis je crois que cette analyse est perceptible dans le comportement de toute la jeunesse mondiale.Les du monde a quelque différence près ont les même agissements. Cela est du ,je pense a la mondialisation.

Anonymous (internaute)

C'est facile de juger les jeunes car ils ne pensent qu'aux fringues ou aux clips et à toutes sortes de distractions, ces sont des jeunes donc c'est logique et légitime de leur part, mais c'est l’éducation de nos enfants et de nos jeunes que je pointe de doigt car ces nous les parents premièrement qui n'ont pas assuré nos rôles d'éducateurs, nous avons tendance à laisser la société et ses défauts à éduquer nos jeunes. Nous laissons la Télé, l'internet,et les portables etc...éduquaient nos jeunes or tous ces choses là sont à 90/100 crées pour engrener des bénéfices sans se soucier de la bonne éducation de nos jeunes. Il faut que nous les adultes et parents démontrions à nos enfants que ses avenirs dépendront de leurs efforts de leur travail et des disciplines de vie. L'Etat, les gouvernants aussi ont leur grande responsabilité à l'éducation de nos jeunes, car ils (les jeunes ) ont besoin des modèles, mais le problème actuellement à Mada nos Responsables politiques ne sont pas des références en matière d’intégrité ni de gouvernance de même pour les fonctionnaires de maintien de l'ordre qui sont à l'opposé de ce que l'on les attende. La crise économique aussi ne nous facilite pas nos taches d’éducateurs. En conclusion l'avenir de nos jeunes dépendra de l'éducation et de nos choix de modèle de société que nous voulons bâtir.

Andry (internaute)

Votre analyse est intéressante. Cependant, il me semble que vous allez trop vite dans vos propos. Je ne crois pas que le propos de ces cinq jeunes permettront d'affirmer que les jeunes ne s'intéressent pas aux sujets socio-politique et économique. Il me semble que ce n'est pas du tout représentatif. Par ailleurs, si vous considérez que c'est une hypothèse qui reste à vérifier, là dessus je suis entièrement d'accord avec vous. Vous orientez trop l'analyse vers le désintéressement des jeunes à la vie publique. Je considère que cette discussion pourrait être mieux analyser sous l'angle de la pratique culturelle des jeunes malgaches, en posant la question sur la mutation de ces pratiques, les influences de la mondialisation dans cette pratique, de surcroît la nécessité ou non de la réadaptation de programmes éducatifs selon l'espace (rural et urbain),etc. On peut poser comme postulat que la pratique culturelle d'antan est ébranlée par la mondialisation. (cela peut être induit un effet pervers mais engendre également un esprit d'ouverture, etc.). Andry

Anonymous (internaute)

je partage le même avis avec Ke, "on mesure la valeur intellectuelle et culturelle des gens à travers ses discussions" dit-on,la culture et l'éducation y jouent le plus grand rôle.Mais vue la médiocrité des discussions de ces jeunes-adultes,on a peur pour ce qui va rester pour demain.On se demande à quoi se sont-ils préparés? "Les jeunes sont notre avenir" dit-on Cela incite tous à chacun de se conscientiser;Réveillons-nous.

Ke (internaute)

Cher(e)s ami(e)s, je suis bien contente que vous ayez réagi a cet article (et excusez les fautes, clavier qwerty oblige). Le but n’était pas de blâmer tous les jeunes, ni tous les vieux, parce que chacun a sa part de responsabilité dans le désastre quotidien que nous vivons. Le but était de tirer la sonnette d'alarme, de réveiller le citoyen qui se terre au fond (mais alors, bien enseveli) de chacun de nous. J'ai l'habitude de dire que "tsy hoe rehefa tanora dia tsara foana, rehefa antitra dia ratsy foana." A chaque génération ses forces et ses faiblesses mais mon constat est tel que la jeunesse malgache d'aujourd'hui est trop ramollo, trop revy, trop ditra. Qu'elle ne fait rien de concret pour sortir son pays de la misère. On est au temps du matérialisme, du bizina a toutes les sauces et personne ne pense a l'avenir de la nation. Ça me navre!! La politique n'est pas quelque chose de dégueulasse au sens premier du terme (gestion de la cite).Ce sont les agissements des politiciens véreux qui ont fini par dégoûter le peuple de cette discipline. Mais si nous ne réagissons pas, les choses vont empirer et il ne restera plus rien ni de nous, ni de notre pays, ni de notre fierté. Alors, réagissez/agissez a votre niveau. Éduquez-vous et éduquez les autres. Partagez vos connaissances. Investissez-vous dans la vie nationale, dans l’économique, dans le social. Arrêtez de penser MOI, pensez NOUS...N'attendez pas l'heure H pour agir car il sera trop tard. Ataovy izay kely vitanao androany. Pas besoin d’être un génie pour comprendre tout ça. Il faut juste une dose de culot et de détermination pour se lancer. Pour un meilleur Madagascar :) J'si osé m'exprimer, voua susi, OSEZ! YouThink est un portail ouvert a tous les jeunes alors profitez-en! Et faites passer le mot!

Jeune maman (internaute)

Je suis tout à fait d'accord avec Ke. Mais ma question est "Qui est le premier responsable de l'immaturité de ces jeunes malgaches?". Ma seule réponse c'est que ce sont nos adultes qui les considèrent comme "Bébé". Quand j'étais à l'université, nos "vieux" profs nous enseignais comme si on étais des lycéens, leurs cours ne sont pas à jours. De plus, lorsqu'on tiens la tête et qu'on devient plus intelligent et plus responsable, ces même profs nous barrent le chemin de la réussite. Bref, ils ne nous laisse pas nous exprimer. Pour moi, il faut radicalement rénover le système d'enseignement dans les grandes écoles.

Commentator (internaute)

Je suis vraiment ravi de voir qu'une femme malgache puisse faire ce genre de constat, et prendre la peine d'accoucher les idées, pour le publier sur internet après. Nous sommes tellement habitués à nous dire que le travail intellectuel, c'est pour les "vazaha" ou bien, on se contente tout simplement d’atermoiements des plus aberrants pour éviter de discuter d'un sujet pertinent. Et j'encourage Ke Rafitoson de toutes mes forces. D'ailleurs, j'aimerai m'engager dans une telle voie, après mes études, et je me suis déjà engagé d'ailleurs, sur un réseau social dont je ne vais pas citer le nom, mais les mentalités, il faut que ça change, peut être qu'on aura des hommes politiques moins bêtes dans quelques années!(et le mot bête, c'est vraiment peu de le dire pour caractériser certains guignols)... Et je suis également agréablement surpris, que vous faites partie de ceux qui ont fondé Liberty32, j'aurais du m'en douter d'ailleurs, après quelques instants de rétrospection, c'est normal après tout. Mais vraiment, il faut qu'on arrête ces attitudes rédhibitoires au développement. Le Henamaso (lire le livre du père Urfer Henamaso svp! Cette gérontocratie infondée et cette culture qui prône la peur du langage affronté, le silence (de merde) d'or, le fait de toujours dire ce qui ferait bien plaisir à l'interlocuteur, le fait de se taire en classe parce que c'est l'incompétent de professeur qui parle (je généralise trop là, et pourtant...), ou encore cette attitude à la gérontocratie qui veut que les vieux aient toujours raison "ex cathedra" comme on dit, foutaises! Il faut aimer les vérités bien crûes (mais préparées surement), ça nous changera peut être!

Mita (internaute)

Je trouve cet article et le commentaire très intéressant. Je suis moi une jeune malgache de 13 ans qui vit en France et je suis inquiète pour l'avenir de Madagascar. Moi aussi avant je n'aimais pas les discussions politiques entre adultes, ça finissait par des disputes. Pourtant c'est vrai que c'est important la politique, mais sans violence.

Fanja (internaute)

Je suis d'accord avec Ke. Et je me demande ce que notre pays sera dans 15-20 ans. Il ne faut peut-être pas tout mettre sur le dos des jeunes. J'ai écouté récemment une émission sur la RDB et c'est là que je me suis rendue compte que les adultes aussi ont leur part de responsabilité dans les problèmes qui affectent les jeunes. Il leur arrive de se montrer les plus forts, les plus intellos... Pour les jeunes, cette attitude laisse entendre qu'ils n'ont pas leur mot à dire. Ils préfèrent se taire lorsque les grandes personnes abordent des questions "sérieuses", du genre environnement, politique, développement, etc. Et à la longue, ils se désintéressent de ces sujets et optent en permanence pour des questions plutôt futiles ou légères. Mais bon, la responsabilité incombe à tout un chacun parce que la culture, les institutions sociales, politiques, religieuses,... ne peuvent pas non plus se défiler. La mutation sociale et culturelle n'arrangent pas les choses mais je pense que pour faire un topo du problème et avancer des éventuelles solutions, il faut voir du côté de l'éducation en général et améliorer les conditions socioéconomiques... Tout un tas de programme, vous vous dites peut-être ! Ou plutôt une utopie mais je pense que l'éducation est à la base de tout développement. Quand au niveau de vie, il peut jouer un rôle dans l'éducation des enfants à la maison, dans la société...

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