
Cet article est la deuxième partie d'un question-réponse entre l'auteur et les lecteurs de Youthink! (les questions ont été soumises sur Facebook du 12 décembre 2011 au 2 janvier 2012).
Yasmina Khadra, auteur algérien incontournable dont deux fictions seront à l'affiche au cinéma en 2012 (Ce que le jour doit à la nuit, réalisé par Alexandre Arcady et L'Attentat, réalisé par Ziad Doueiri et produit par Rachid Bouchareb), nous donne ici son point de vue sur les évènements du printemps arabe et sur les défis que l'Afrique doit relever.
IdÉologie et mondialisation
Maurice Simo Djom (Cameroun) : J'ai relu récemment votre roman L'Attentat à la lumière de l'actualité du monde arabo-musulman. Pourquoi avez-vous écrit ce roman ? Est-ce une expérience qu'un de vos proches a vécue ?
Y. Khadra : Je n'ai jamais été en Israël, et mes héros sont des personnages de fiction. Il n'y a pas, non plus, une part de mon expérience dans ce roman, et personne ne m'a raconté quelque chose qui aurait un rapport avec mon histoire.
Généralement, quand j'écris, j'essaye d'accéder à la mentalité des peuples que je convoque dans mes livres. Une façon plus efficace de voir le monde à travers leurs regards et pouvoir ainsi me glisser dans la peau de mes personnages.
J'ai écrit L'Attentat pour dénoncer l'absurdité de cette guerre [entre les Palestiniens et l'État d'Israël], pour éveiller les gens à cette tragédie humaine et aux injustices qu'elle engendre, pour montrer toute l'inconsistance des idéologies qui squattent les esprits et transforment les puissants en bourreaux. Car, il n'y a rien au-dessus de la vie d'un homme, ni doctrine ni idéologie, et aucune Cause n'est supérieure au droit à la vie. Rien, non plus, ne nous appartient sur Terre, ni patrie ni patrimoine car la seule richesse légitime qui nous revient est notre propre vie.
Abd Elhak Touat (Algérie) : La place du français dans les communautés d'Afrique du Nord et en particulier en Algérie relève-t-elle seulement d'une présence linguistique et culturelle ? Ou contribue-t-elle à un conflit idéologique et politique qui scinde la société en deux catégories : ceux qui maîtrisent la langue et les autres ? La littérature est-elle dominée par une culture mondialisée ?
Y. Khadra : Nietzsche disait « Si tu plonges longtemps ton regard dans la nuit, la nuit finit par s'ancrer en toi ». Car tout est prétexte au conflit, et tout est prétexte à l'apaisement. Si on veut faire d'une langue un outil d'émancipation et d'accès à l'éclectisme, c'est possible. Si on veut en faire un traité de haine et de rejet, c'est possible aussi. Parce que le problème n'est pas dans la langue, mais dans les mentalités. Il y a ceux qui apprennent les langues pour avancer dans le monde, et d'autres qui se refusent au monde en prônant le repli sur soi et la décomposition.
Pour moi, la langue française est mon outil de travail. Elle me permet de rendre ce que je considère comme ma sensibilité et mon art. À aucun moment je ne me suis senti étranger à mon pays [l'Algérie], à mes traditions ni à ma religion [musulmane] en écrivant en français. La langue française est une générosité. Elle est belle, entière, magnifique de lumières et de musicalité. Je ne vois pas pourquoi je dois renoncer à sa poésie alors que je suis né poète. Par ailleurs, rien ne pourrait ébranler une nation cohérente, intelligente et cultivée. C'est un socle inexpugnable et éternel. Seuls les peuples inattentifs à la modernité demeurent fragiles et vulnérables. Et on reconnaît ces peuples lorsque les discours séditieux y trouvent une résonnance euphorique.
Celui qui ne sait pas aimer, rêver et s'émerveiller est une toxine, une cellule cancéreuse au sein de la société. Sa capacité de nuisance est considérable. Mais il suffit de ne pas le redouter pour l'éradiquer. Et ne pas le redouter entend savoir l'affronter intelligemment et ne pas tomber dans la violence car c'est son théâtre de prédilection.
Quant à la littérature, c'est la plus belle dictature du monde. Contrairement à l'idéologie, elle domine pour habiter nos rêves. Quand on est dans l'intelligence, la culture nous devient un enrichissement. J'aime les écrivains de tous les continents. Tous m'ont appris à regarder autour de moi avec plus de lucidité et je ne vois pas en quoi Faulkner, Tolstoï, Kawabata, Garcia Marquez, Gide, Coetzee, pour ne citer que ceux-là, vicieraient mon âme.
« Avec ce voile maudit, je ne suis ni un être humain, ni une bête, juste un affront ou une opprobre que l'on doit cacher telle une infirmité. » – Les Hirondelles de Kaboul (2002)
Joseph Chimezie Odoemenam (Nigéria) : Il y a tellement de jeunes qui ont des rêves et aspirent à changer les choses : que peuvent faire les gouvernements et les organisations pour aider à structurer leur action ? La démocratie peut-elle apporter la paix dont nous avons besoin ?
Y. Khadra : « L'union fait la force ». Pour changer les choses, il faut se rassembler autour d'un idéal que l'on doit situer au-dessus de toutes les autres considérations. En Afrique, la vigilance intellectuelle est sporadique, atomisée, émiettée à cause des conflits d'intérêts que scandent les procès d'intention. Nos intellectuels vouent une détestation implacable les uns pour les autres. Les frustrations et les jalousies sont telles que personne ne cherche à écouter les autres. Et dans cette cacophonie surréaliste, les régimes en place perdurent.
Pour accéder à ses rêves, il faut commencer par réapprendre à être heureux pour les autres, pour leurs succès, pour leurs génies, et faire de l'audience de ces derniers une opportunité pour tous. L'indécence est de tirer vers le bas ceux qui nous tirent vers le haut. Et cette maturité est loin d'être atteinte, chez nous. Aucun pays ne peut avancer sans mythes et aucune jeunesse ne peut forcir sans idoles. Et tant que les gens censés éclairer les peuples continueront de se livrer à des manœuvres stupides et vilaines, de chahuter la réussite de leurs collègues, la jeunesse demeurera orpheline et déroutée, et donc livrée à elle-même.
Quant à la démocratie, c'est un chant de sirènes que seules les nations désireuses de s'émanciper sont en mesure de faire un hymne. La démocratie ne s'improvise pas, elle se construit comme une œuvre d'art, fibre par fibre, cran par cran, avec une précaution soutenue car, si les fondations sont biaisées, tout finit par s'effondrer. La démocratie est un idéal et non une manœuvre démagogique. Rejeter l'autre est contraire à cet idéal.
« Aucune race n'est supérieure à une autre. Depuis la Préhistoire, c'est toujours le rapport de force qui décide de qui est le maître et de qui est le sujet. » – L'Équation Africaine (2011)
Le printemps arabe
Yosra Chebbi (Tunisie) : Comment jugez-vous l'avancée de la pensée arabe et de la pensée mondiale à l'égard de la valeur de l'Homme, depuis les révolutions arabes ?
Y. Khadra : D'abord, il ne s'agit pas de révolutions, mais de soulèvements, d'insurrections. Une révolution est incarnée par des acteurs singuliers, charismatiques, habités par un idéal, ayant une feuille de route, un discours détaillé et une orientation politique. Dans les pays arabes, les peuples, c'est-à-dire des masses anonymes, ont compris que la vraie force, ce sont eux qui l'incarnent, et qu'aucune autre puissance, aucune dictature, aucune tyrannie n'est en mesure de contenir la colère populaire.
Je suis très content de ce réveil tardif et inattendu, mais il s'est déclenché, et c'est tant mieux. Car les peuples arabes ne méritaient pas d'être malmenés et chosifiés. C'est une immense victoire sur la peur et la soumission chimérique.
Maintenant, il est question de construire les nations dans la justice, l'égalité et l'ambition saine et éclairée. S'agissant d'une victoire purement populaire, c'est au peuple que revient le choix de son destin.
J'aimerais que ce choix se fasse dans l'intérêt de tous, sans exclusion et sans stigmatisation.
La question est la suivante : avons-nous mesuré l'ampleur de notre malheur et sommes-nous capables d'épargner aux générations de demain ses torts ? L'avenir nous le dira.
Quant à la pensée arabe, elle est intégrée dans la pensée universelle. Elle est porteuse d'histoires, d'héritages intellectuels et d'idées modernes, et elle pourrait jouir d'une audience plus importante si, par endroits, l'impérialisme des réseaux et des pseudo bonnes consciences arrêtait de manipuler nos intellectuels en leur faisant croire que la seule façon d'être crédibles est de s'opposer à nos pays, à nos valeurs, à notre religion et à notre identité.
« On ne naît pas brute, on le devient ; on ne naît pas sage, on apprend à l'être. Moi, je suis né dans la misère et la misère m'a élevé dans le partage. » – Les Sirènes de Bagdad (2006)
Rime Jedidi (Maroc) : Quelle analyse faites-vous des évènements électoraux dans le monde arabe et leurs répercussions sur l'Algérie ?
Y. Khadra : Chez nous les élections ont perdu leur crédibilité. Les urnes n'accouchent que de désillusions. La supercherie a eu raison de nos engagements. Désormais on ne se bouscule plus aux portes des bureaux de vote, et les rares qui s'y présentent le font pour d'autres considérations. Les dernières élections observées dans les pays arabes au lendemain des soulèvements me rappellent celles des Algériens d'après octobre 1988 et l'avènement du multipartisme. Car, les gens ont tendance à oublier que ce sont les Algériens qui ont été les premiers à se soulever, et que ce sont les autres pays arabes qui ont attendu 23 ans pour suivre l'exemple des Algériens. J'espère de tout mon cœur que l'extraordinaire élan des peuples arabes ne connaîtra pas la dérive qui a failli dépeupler la nation algérienne.
Dans mon polar « l'Automne des Chimères », un roman paru en 1997. J'avais prédit exactement l'attitude qu'affichent les Algériens aujourd'hui. Notre peuple a tellement donné qu'il est lessivé, et il a tellement sué larmes et sang qu'il est déshydraté. Déçu par ses dirigeants depuis l'indépendance, traumatisé par 15 ans de terrorisme et des dizaines de milliers de meurtres barbares, il ne sait plus où donner de la tête. Il ne croit plus en rien. Et c'est dangereux, le renoncement, pour un peuple. Cependant, toute nation est éternelle, et tout malheur a une fin. Il suffit d'une poignée d'hommes amoureux de leur patrie pour que l'espoir renaisse aux générations de demain.
Atika Ouhajjou (Maroc) : Est-ce que le printemps arabe s'est mué en automne islamiste?
Y. Khadra : Le défilé des saisons constitue la dynamique même du Temps. On passe de l'été à l'été en traversant l'automne, l'hiver et le printemps. Concernant l'évolution des nations, les choses se déroulent autrement. Ou peut passer sans préavis du malheur au bonheur, de la régression au progrès, ou sombrer dans les ténèbres. Et là, c'est l'homme qui décide. Son destin repose sur son choix. Nous sommes les artisans de notre salut et nous sommes les fossoyeurs de nos rêves. C'est aux révoltés de prouver qu'ils sont meilleurs que les tyrans qu'ils ont renversés.
Lire la 1ère partie de l'interview Vos questions à Yasmina Khadra 1/2 — L’écriture
Les auteurs des questions citées dans cet article ont reçu un exemplaire dédicacé du dernier roman de Yasmina Khadra, avec l'aimable autorisation des Éditions Juillard. Si vous faites partie de ces auteurs et que vous n'avez pas encore reçu votre exemplaire, merci de nous contacter à l'adresse suivante : youthink-fr@worldbank.org.
Propos recueillis par Liviane Urquiza.